Dimanche 1 mars 2009 7 01 /03 /2009 15:02

                   

C'est une histoire vraie, mais racontée avec la verve d'un griot. Elle couvre trois générations et commence lorsque grand'père Bouze a déjà ses petits-enfants. L'histoire commence à Dégué, Sénégal.




                     
1. UN HOMME HORS DU COMMUN 


La pénombre qui suivait la nuit, emplissait le village de Dégué au nord du Sénégal. Le coq avait à peine fini de chanter que toute la concession des Bouze se réveillait. Le chef de famille, El Hadj Lanime Bouze  -cet homme remarquable et grand commerçant- allongé sur son hamac, commença ses prières tandis que les enfants se débarbouillaient et que les femmes pilaient le mil pour les principaux repas de la journée.

Grand-père Bouze avait une famille nombreuse comme c’est la coutume dans la tradition africaine. Sa première femme, Marième diaye, une femme à la carrure américaine, avait sept enfants et une grande influence dans la concession.

 

Une bonne journée d’automne s’annonçait car le soleil commençait à poindre. Tout le monde vaquait à ses occupations quotidiennes. Les hommes sortaient les chevaux pour les nettoyer et les promener au bord de la mer.

Il y avait un programme lourd, ce jeudi d’octobre 1910, car c’était la Grande Vente aux arachides. Les clients, en majorité Blancs, venaient de tout le pays car le vieux Lanime produisait la meilleure arachide de bouche. Une arachide que l’on acheminerait ensuite vers les raffineries d’Europe pour produire de l’huile.

Après sa prière, El Hadj Lanime fit sa toilette dans l’arrière-cour de la maison. Cet homme d’un mètre quatre vingt dix ne passait jamais inaperçu du fait de son élégance et de sa réputation de grand notable du pays. Aujourd’hui, il était sur son trente et un à cause du Grand Marché. Vêtu de son boubou bazin brodé au niveau de la poitrine, il portait chéchia. Toute la famille, femmes, enfants, parents proches et griots chantaient ses louanges. Le valet de chambre avait attelé son cheval et attendait les ordres du maître. Quand Lanime parut, on aurait dit un roi. Alors, le cortège prit le chemin de la place du marché où il avait rendez-vous. Partout, on le saluait bien bas.

 

Sur la place, les vendeurs d’arachide attendaient l’arrivée des colons. Le Vieux était un peu anxieux : le marché se passerait-il bien ? Il était déjà dix heures lorsque la sirène de l’escorte du gouverneur des colonies, Monsieur Faidherbe, se fit entendre : le gouverneur entrait dans Dégué. On en fit toute une cérémonie : Lanime dont la réputation était celle d’un homme dur mais respectueux et respectable, descendit de son cheval, aidé par son valet. Après les salamaléiks, on passa aux choses sérieuses, c'est-à-dire à la vente de la récolte de l’hivernage. C’était un moment crucial car cette récolte avait demandé beaucoup de bras et un dur labeur. Le prix de l’arachide était fixé par le ministère des colonies à 50 centimes français le kilo. On procéda d’abord au pesage des milliers de tonnes de la matière première la plus réputée et le marché retentit du bruit que cela faisait. Grand’père Bouze avait embauché des bras solides pour que tout se passe dans les meilleures conditions, du pesage jusqu’au chargement. Le gouverneur avait l’œil partout, le visage fermé, comme si on venait de lui annoncer la mort de l’un de ses proches. Quelle injustice ce marché ! Les ressortissants des quatre communes, bien qu’ils soient citoyens français, devaient s’écraser face à l’Occident ! Certains colons se permettaient de dire que l’arachide contient des substances cancérigènes et d’en profiter pour fixer leurs prix.

 

Après six bonnes heures de travail, l’affaire était faite. Le gouverneur et sa suite s’en allaient avec leur marchandise et El Hadj Lanime empochait son argent. Tout est bien qui finit bien, jusqu’à la prochaine récolte. Voilà une bonne chose de faite et maintenant il fallait penser à payer les ouvriers qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes et dont la famille attend ce moment si excitant de remise du salaire qui va lui permettre de tenir avec faste sa place dans les fêtes qui se préparent.

à suivre….

Par Aziz Bousso - Publié dans : Histoires singulières - Communauté : melting pot
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