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El Ateuf, la plus ancienne ville du Mzab |
.... Laghouat-Ghardaïa, 203 kms: une longue traversée des daïa (dépression) où le paysage immuable déroule le même sol aride et rocheux. Ghardaïa n’est plus qu’à une quarantaine de kilomètres lorsque Berriane, la première ville du Mzab apparaît au sommet d'une côte, une vision d’humanité après tant de kilomètres désertiques. A gauche de la route, la vieille ville, à droite, la ville neuve et partout un nombre invraisemblable de maisons en construction… une impression fausse de maisons inachevées qui est le fruit de notre ignorance : ici, les maisons n’ont pas de toit... A quoi bon un toit? Lors d'épisodes climatiques particulièrement sévères, il arrive que les enfants de moins de quinze ans n’aient encore jamais vu la pluie ! Les maisons sans fenêtres ont des terrasses, entourées de murs hauts de deux mètres et vues d’en bas, elles se réduisent à quatre murs latéraux. La ville, entourée d'une palmeraie, est blanche, contrairement aux autres villes du Mzab qui sont beaucoup plus colorées.
Le Mzab
La région du Mzab doit sa richesse à l'oued Mzab qui serpente entre ses 5 principales
villes : Ghardaïa la capitale, Bou Noura, Melika, Beni-Isguen la ville sainte et El Ateuf.
Avec Berriane et Guerara (géographiquement excentrées), ces « ksour », autrement
dit ces villes fortifiées, forment un ensemble unique en Algérie.
En 1853, les 7 cités constituaient une Fédération qui signait avec la France un traité garantissant son
autonomie; traité rompu en 1882 après l’annexion de la Région. En 1962, c’est l’indépendance: tous les juifs quittent le Mzab pour émigrer en France.
Quelle autonomie en 1968? Légalement, le Mzab n'en a aucune. Pourtant, dans la vie courante, les Mozabites règlent eux-mêmes, à leur
façon, les délits, les conflits, les affaires familiales etc.
La vallée du Mzab est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Tourisme à El Ateuf
Le boucher auprès duquel nous achetons notre viande à Alger est le beau-frère d’un épicier du quartier voisin dont le beau-frère vient de s'improviser "guide" à El Ateuf et veut inaugurer des formules touristiques pour lesquelles nous allons servir de cobayes. On nous a réservé une petite maison à El Ateuf, où nous passerons quatre jours. Dans cette bourgade, pas un européen n'a probablement passé la nuit puisqu'il n'y a pas d'hôtel et que les touristes ne connaissent que Ghardaïa.
Sur la route, laissant Berriane derrière nous, il nous faut atteindre El Ateuf avant 17 heures: nous sommes en période de Ramadan et la population observe un jeûne total depuis cinq heures du matin; la rupture du jeûne, le ftour, est autorisé à 17 heures, instant où les rues se videront totalement ; nous ne rencontrerions alors, âme qui vive pour nous conduire à notre maison. Et le ftour dure plus d’une heure.
El Ateuf vit à l’intérieur d’une muraille, on y entre après avoir franchi deux vastes
portes (fermées la nuit) qui débouchent sur une petite place à arcades : notre guide nous y attend. Stationnement des voitures à l’extérieur de la ville (interdites à l’intérieur) et départ
vers notre maison qui est à deux pas de la place.
Elle est conçue pour donner, dans cet environnement extrême, une grande qualité de vie. Les maisons d’El Ateuf, comme celles des quatre villes voisines, sont construites en écaille tout autour de leur colline, la ville ancienne située en haut. Les magasins sont tout en-bas, ils entourent la petite place à arcades, seul terrain plat de la ville. |
Notre logis se compose d’un couloir tarabiscoté, suffisant pour mettre
un petit lit pliant, suivi d’une pièce où se trouvent un matelas et une table. Un escalier mène à l'étage ; au niveau de la dernière marche, sur la gauche, une chambre dont le sol
est intégralement recouvert par un matelas où peuvent facilement dormir trois personnes. |
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Comment vivre sous un soleil intense ? Les rues sont extrêmement étroites et abritées. A El Ateuf, la plus ancienne des villes, elles sont voûtées le plus souvent, voûtes de pierres, recouvertes de chaux soutenues pas des poutres taillées dans des palmes de palmier. La plupart des gens vivent dans la cave de leur maison, aménagée en appartement, et le soir, sur les terrasses. |
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Des cinq villes principales du Mzab, la plus belle est Beni-Isguen, la ville
sainte où il est interdit de fumer, de circuler en voiture et où l'étranger n’a pas le droit de passer la nuit.. Tous les murs sont peints à la chaux blanche ou teintée; les teintures offrent toute la
gamme des tons entre le bleu et le vert, bleu clair, vert bleu très pâle, bleu plus soutenu, tantôt la maison entière est peinte, tantôt seuls les murs intérieurs des terrasses sont colorés.
Beni-Izguen a particulièrement réussi le mélange de ses coloris et, de nuit, sous les lumières, depuis la route qui monte sur Ouargla, c'est une féerie.
Ghardaïa est la capitale, la ville touristique,
c’est elle qui draine les subventions de l’Etat.
Les rues y sont goudronnées, elle a ses hôtels, ses magasins, des échoppes où se fabriquent les tapis du Mzab, jusque là très renommés. Hélas, faute d'une
commercialisation efficace, l’artisanat algérien est à peu près partout en perte de vitesse.
L’échange
Sa limite est la langue. Si beaucoup d’hommes parlent le français, aucune femme ne le parle et notre arabe est insuffisant pour aborder, lors de nos entretiens avec elles (sans les hommes naturellement), le sujet qui nous brûle les lèvres : Comment les femmes d’El Ateuf, vivent-elles aujourd’hui la claustration que leur imposent les hommes ? Nous n’en saurons rien, les hommes quant à eux, évacuent le sujet en s’abritant derrière le Coran.
Deux soirs de suite, ils nous ont invités dans deux foyers différents, à participer à une réunion amicale, chaque fois une quinzaine de personnes, sans femmes, hormis nous deux. L’hospitalité est une évidence pour les algériens. Ici, chaque maison possède à l’entrée, une pièce réservée pour accueillir l’étranger. Murs et plancher sont recouverts de tapis et lorsque les invités ont retiré leurs chaussures, ils s’installent confortablement sur les nombreux coussins disposés le long des murs.
La conversation est extrêmement conviviale, jamais polémique; nos hôtes sont fins, cultivés, très informés sur tous les sujets qui concernent leur pays et le commerce
international. C’est le commerce sans aucun doute qui a le plus souffert de l’indépendance du fait de sa désorganisation. Personne ne s’en plaint puisqu’ils y ont participé
mais c’est une souffrance d’appartenir à un pays qui n’a pas actuellement la volonté d’utiliser leurs talents; une population dynamique a besoin d’un pays en pleine expansion et l’Algérie n’en
prend pas le chemin. Le plus grand obstacle à l’investissement privé des mozabites est la crainte que leur gouvernement découvrant ainsi leurs biens, ne fasse main basse dessus. Dans ces
conditions, mieux vaut les cacher.
Le thé arrive, c’est toute une cérémonie, elle est mise en scène devant les invités. Sur un plateau d’argent, 2 théières, de l’eau chaude, du thé vert, un pain de sucre. On ébouillante une théière deux fois de suite, on y jette le thé, puis l’eau bouillante. On agite plusieurs secondes.. le thé est-il à point ? On transvase le liquide doré dans la deuxième théière…. Non, pas encore ? Le thé revient dans la première théière... deuxième essai..., c’est le troisième qui est le bon et on le sert, après l’avoir sucré en le faisant glisser sur le pain de sucre, dans des petits verres. Le rite reprend deux fois, les 2° et 3° thés sont moins forts mais tout aussi parfumés. Il serait parfaitement impoli de refuser ne serait-ce que l’un des trois verres, cela ne nous vient d’ailleurs même pas à l’idée et tant pis pour l’insomnie.
La religion et la politique furent ce soir-là , au centre de l’échange : les Mozabites descendent des Ibadites berbères, réfugiés dans la région au X° siècle, après avoir été
chassés par d’autres courants musulmans, bien qu'ils aient été alors l'une des plus anciennes écoles de l’islam. Contrairement aux chiites qui ont toujours considéré la famille de Mahomet
comme sacrée, les Ibadites pensent que le commandeur des croyants ne doit pas être obligatoirement un descendant de Mahomet et qu’il peut appartenir à une autre race.
- L’islam a trois éléments fondamentaux : le dogme, la parole, le travail ; les trois sont indissociables.
Celui qui récite le Coran par cœur, qui observe les 5 piliers de la foi mais qui ne travaille pas ou n’a pas d’attention pour ses frères n’est pas un musulman. L’Islam se pratique dans la vie,
c’est pourquoi chez nous, jamais personne ne peut prendre le pouvoir par la force. L’Ibadisme est contre toute forme de violence, c’est la communauté qui désigne les hommes les
plus capables de la diriger, quelles que soient leur race et la couleur de leur peau.
- Que pensez-vous de la démocratie ?
Ce mot ne fait pas partie de leur vocabulaire. Elle va sans dire et sans être définie.
- Les Mozabites n’ont pas attendu l’indépendance pour réaliser un socialisme beaucoup plus efficace que celui de Boumedienne. Notre communauté vit à l’abri de ses
murs et elle y est en sécurité (à El Ateuf, la porte d’entrée des maisons est fermée à clé mais celle-ci est accessible à tous dans une encoche).
Nous ne faisons jamais appel à la police nationale, nous réglons nous-mêmes nos conflits, nous châtions nos délinquants. Si quelqu’un est sans ressources, il est pris en charge par ses
voisins, l’aumône est faite très largement à la mosquée tous les jours, le chômage n’existe pas et celui qui n’a rien mais se révèle bon travailleur peut s’enrichir. Tout cela est possible parce
que chacun se soumet aux règles de morale très strictes qui régissent notre communauté .
… Parmi ces règles, l’un d’elle est particulièrement stricte : les femmes ne sont pas les égales des hommes, elles leur sont soumises.
- Qu’en est-il des relations avec la France ?
- Les algériens admirent et respectent le général de
Gaulle, mais sa position a été affaiblie lors des évènements de mai 1968; il a fui la France deux jours, c’était un aveu de faiblesse. Notre gouvernement qui jusque là croyait pouvoir
négocier directement avec l'Elysée, va se dégager de plus en plus de l’emprise économique de la France, Boumedienne l’a annoncé dans le discours qu'il a prononçé pour le troisième anniversaire de
son arrivée à la tête de l’Etat.
La France devrait faire plus d’efforts pour nous permettre d’accéder, chez elle, à des emplois et à une formation professionnelle. C'est notre problème principal. En novembre dernier, le
général de Gaulle avait manifesté le désir de faire la connaissance du colonel Boumedienne, mais l’invitation n’est pas venue.
Le colonel Boumedienne ne posera jamais le pied sur le sol français, et il faudra
attendre très longtemps avant qu’un chef d’Etat algérien -en l’occurrence tout récemment le président Bouteflika- reçoive une invitation du gouvernement français et y réponde.
FIN
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