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Université de Nantes
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"...Penser la question du développement, décrire ou découvrir de manière raisonnée des mondes dits en développement, ne sont pas des expériences faciles à mener... Entrer dans ces problématiques par la littérature, en s'appropriant collectivement des auteurs et leurs textes, telle fut la proposition faite aux étudiants en licence 3 de géographie de l'Université de Nantes. ...." v article Les étudiants nantais, par petits groupes, eurent à se saisir d'un-e auteur-e africain-e et de son œuvre, à en écrire une biographie adaptée, à en faire l'inventaire bibliographique, à sélectionner quelques extraits et à décrire ce qu'ils avaient perçu du pays de l'auteur-e. |
Une rencontre de deux étudiant-e-s avec Nuruddin Farah:
Nuruddin Farah est un écrivain somalien de renommée internationale qui a reçu en
1998 le très convoité Neustadt International Prize for Literature. Il est le seul écrivain d'Afrique noire à recevoir cette distinction que certains appellent le Nobel américain. Comment
un écrivain somalien a-t-il réussi à percer sa voie et satisfaire les lecteurs internationaux?
Né en 1945 à Baidoa dans le sud de la Somalie sous la colonisation britannique, Nuruddin Farah vit dans un pays en constante mouvance. Ainsi, il a grandi dans un pays cosmopolite et il est devenu
polyglotte ayant appris à l'école l'anglais, l'arabe et l'amharique en plus du somali et de l'italien qu'il avait appris avec sa famille. C'est dans ce contexte de colonisation et de
multicultures que l'enfant grandira.
En 1959, la Somalie
accède à l'indépendance et l'Etat somalien naît de la fusion des
colonies italiennes (Somalia) au Sud et britannique au Nord (Somaliland).
Sous la présidence d' Aden Abdullah Osman Daar puis de Abdirashid Ali Shermarke, la Somalie post-coloniale tente d'instaurer un gouvernement démocratique mais des luttes de clans entre le nord et
le sud du pays, les relations tendues avec les pays limitrophes, font de ces années une période instable. C'est pour ces raisons que Nuruddin Farah, en 1963, est contraint de quitter son
pays pour aller étudier la littérature et la philosophie en Inde.
Pendant ces années, Nuruddin Farah commence sa carrière d'écrivain avec le livre « La nervure tordue paru en 1970. Ce livre relate l'histoire d'une fille nomade qui se sauve d'un mariage
forcé avec un homme plus âgé qu'elle.
En véritable polyglotte et passionné de voyages, Nuruddin Farah entame un périple en Europe dans les années 1970 et y écrit Une aiguille nue, un roman dans lequel il dénonce
ironiquement et férocement les dictateurs somaliens comme ce "... Beau-salaud qui a fouetté des indigènes par centaines, racontant -pour que le monde entier
le sache- que s’il partait, il ne resterait rien à personne, qu’ils se boufferaient entre
eux".
Depuis ce jour il est menacé d'emprisonnement par le dictateur Siad Bare, s'il
remet les pieds dans son pays natal. C'est ainsi que Nuruddin Farah commence
son long exil de vingt-deux ans à travers le monde. Il n'en abandonnera pas pour autant la littérature et s'y consacrera pour donner des cours aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, au Nigéria, au Soudan,
en Gambie et en Inde. Il vivera donc aussi bien dans des pays dits
développés que dans des pays dits en développement.
Il continuera aussi à écrire des textes engagés sur le thème de la dictature
africaine avec la trilogie, Variations sur le thème d'une dictature africaine. Ce roman dénonce de nombreuses habitudes des pays africains comme
la corruption postcolonialiste et la circoncision des femmes. Cependant cet
ouvrage a été bien reçu et vaut à Nuruddin Farah sa réputation. Il écrira
d'autres romans moins engagés comme Les cadeaux, en 1993 et Les secrets, en 1998.
En 2000, Nurrudin Farah compose un recueil de contes sur la diaspora
somalienne après 1991 intitulé : Hier, demain, Voix et témoignages de la diaspora somalienne. Sans parler de récurrence, les thèmes abordés par Nuruddin Farah intègrent tous une sorte de
champ commun, formant une habitude littéraire forte de l'auteur. Le paysage de
fond est, de manière constante, la Somalie, et surtout la société somalienne.
A l'intérieur de ce cadre, la thématique du droit des femmes agit presque comme
une marque de fabrique, issue, selon les termes de l'auteur, du rapport
compassionnel avec la mère.
La société somalienne, les tourments politiques de ce pays et surtout
l'interaction qui existe entre les deux, forment les autres champs exclusifs d'exploration de ses oeuvres. Entre famine et instabilité, l'histoire récente de la Somalie est
ainsi particulièrement précaire. La dictature Mohamed Siyad Barre, puis la
guerre civile à partir de 1990, le tout ponctué de nombreuses guerres conventionnelles avec les voisins et d'interventions internationales sous
couvert de l'ONU, confèrent à ce pays et à sa société un caractère des plus
chaotiques. La décomposition sociétale, imposée par les années de révoltes et de dictatures est largement abordée chez Nuruddin Farah, via des thèmes tels que la corruption,
les conflits de pouvoir ou encore la délation. La notion de développement, de
sous développement est également profondément analysée, avec un esprit critique particulièrement incisif. Et, la vie d'exil qui en résulta pour l'auteur a
fortement contribué à introduire dans son oeuvre, le thème de la migration et
de l'attachement aux racines territoriales.
Afin de parler de l'oeuvre de Nuruddin Farah, nous avons décidé d'étudier plus précisément le livre, Du lait aigredoux, paru en France en 1995, mais écrit en 1979 en langue originale.
Ce roman se déroule sous la dictature somalienne, la peur et l'angoisse y sont
très présentes : oppression des opposants, pouvoir absolu du Général, lutte secrète des clans, influence de l'URSS et des Etats-Unis... L'histoire relate l'enquête que Loyaan va
mener afin de découvrir les causes de la mort de son frère jumeau Soyaan,
opposant au régime. Après la découverte de lettres, des mémorandums et après les entretiens qu'il aura avec la Police, il se rendra compte que son frère a été empoisonné et
que tout un réseau de lutte contre les opposants est mis en place en Somalie.
Le silence est ici très présent, aussi bien au niveau familial que social.
On constate aussi une grande place accordée aux femmes, Qumaan la maman et Beydan la
soeur, qui sont les protectrices des hommes de la famille. Ce roman traite
donc des sujets récurrents chez Nuruddin Farah : la societé somalienne, la dénonciation de la dictature et le rôle des femmes.
Nous allons analyser deux passages du livre, (éditions Zoé, Collection Littératures
d'émergence), le premier situé page 48, le second page
71.
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P48 |
P71 |
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"... Bouffons. Poltrons. Et parvenus (du tribalisme) : c'est avec ceux-là que je
travaille. Le sommet de l'administration publique de ce pays n'est constitué que par eux. Des hommes et des femmes n'ayant aucun sens de la dignité, ni aucune intégrité; des hommes et des
femmes dont la fierté a été brisée par la Sécurité du Général; des hommes et des femmes qui ont succombé et qui ont accepté d'être humiliés. (...) |
"... - On m'a fait marcher. Pendant six ans, tout ce que tout le monde m'a dit c'est que tu allais être reçu médecin. Et j'ai attendu ton retour. Un docteur pour fils. Je m'en suis fait une gloire : finalement, un docteur pour fils. Hourra(...). Je pensais que que nous allions d'une certaine façon pouvoir forger nos moyens d'indépendance financière... Un docteur des dents. Qu'est-ce qui fera venir les gens vers toi, crois-tu ? ... ... - Ce pays n'a pas besoin de docteur de dents... ... - Les dents de l'Afrique sont saines. Ce sont les viscères de l'Afrique qui grouillent des puces de l'insalubrité. Pour des maladies locales, il n'y a d'autre remède que des herbes locales. Nous avons des dents saines. "
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Ces textes sont situés au début du livre, juste après la mort de Soyaan. Qumaan, sa
maman vient de découvrir une lettre cachée dans l'oreiller du défunt. Illettrée, elle demande à Loyaan de
la lui lire. Cette lettre non signée, mais probablement écrite par Soyaan, dénonce la peur et le silence
qui règnent sous la dictature, sur un ton de haine et de révolte. Le silence est en effet très présent,
aussi bien au sein de la famille que dans la société : les somaliens n'osent pas affirmer leurs opinions,
de peur des représailles du Général. Et les policiers ne donnent aucune réponse en ce qui concerne les
raisons de l'arrestation des citoyens. |
La notion de développement et de sa pertinence sont ainsi très régulièrement abordés. Le paragraphe sélectionné ici en est un très court exemple. Les critiques d'une mère face à son fils devenu dentiste permet de poser nombre de questions face au presque religieux Développement, porté haut et fort comme un concept universel. Qu'entend-on par Développement? Quel est sa priorité? Comment s'intègre-t-il dans une société particulière? Pour qui et par qui est-il orchestré? Quelle légitimité peut-on lui accorder? Les chemins de l'évolution à la sauce occidentale ne sont pas forcément en phase avec les spécificités et surtout les priorités des différentes sociétés. Le besoin de former des dentistes nous paraît, à nous, un besoin essentiel, pour la qualité de vie de chacun. Dans un pays connaissant nombre de problèmes sanitaires où seule une élite dominatrice profitera de la spécificité d'un tel service de manière régulière, la pertinence d'un tel choix est beaucoup plus floue. Cependant, la réaction de la mère tend aussi à montrer le décalage culturel qui existe entre les différentes générations. Ce qui est une évidence ou priorité absolue pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre. Signe d'une acculturation à l'occidentale? Peut-être... toujours est-il que ceci revient à relativiser encore un peu plus le concept de développement unique, relativisable non seulement en fonction de la nature même des sociétés, mais également en fonction des générations, courants culturels et autres qui la composent. |
Bibliographie de Nuruddin Farah, en version française :
Née de la côte d'Adam. Traduction de G. Jackson. Paris: Hatier,
1987.
Du lait aigre-doux. Traduction (très inégale) de C. Surber. Genève: Zoé
Collection Littérature d'émergence, 1995.
Sardines.
Traduction de C. Surber. Genève: Zoé Collection Littérature d'émergence, 1996.
Sésame, ferme-toi. Traduction de C. Surber. Genève: Zoé Collection Littérature d'émergence, 1998.
Territoires. Traduction de J. Bardolph. Paris: Le Serpent à plumes,
1994.
Dons. Traduction de J. Bardolph. Paris: Le Serpent à plumes,
1998.
Secrets. Traduction de J. Bardolph. Paris: Le
Serpent à plumes, 1999.
Née de la côte d'Adam.
Traduction de J. Bardolph. Paris: Le Serpent à plumes, "Motifs", 2000.
Hier, demain, Voix et témoignages de la diaspora somalienne. Traduction de G. Cingal. Le Serpent à plumes, 2001.
Une aiguille nue.Traduction de C. Pierre-Bon, L'Or des fous éditeur, France. Collection
Terres d'écritures n°2, 2007.
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