Samedi 25 juillet 2009 6 25 /07 /2009 18:47

Université de Nantes

"...Penser la question du développement, décrire ou découvrir de manière raisonnée des mondes dits en développement, ne sont pas des expériences faciles à mener... Entrer dans ces problématiques par la littérature, en s'appropriant collectivement des auteurs et leurs textes, telle fut la proposition faite aux étudiants en licence 3 de géographie de l'Université de Nantes. ...." v article

Les étudiants nantais, par petits groupes, eurent à se saisir d'un-e auteur-e africain-e et de son œuvre, à en écrire une biographie adaptée, à en faire l'inventaire bibliographique, à sélectionner quelques extraits et à décrire ce qu'ils avaient perçu du pays de l'auteur-e.


Une rencontre de deux étudiant-e-s avec Nuruddin Farah
Nuruddin Farah est un écrivain somalien de renommée internationale qui a reçu en 1998 le très convoité Neustadt International Prize for Literature. Il est le seul écrivain d'Afrique noire à recevoir cette distinction que certains appellent le Nobel américain. Comment un écrivain somalien a-t-il réussi à percer sa voie et satisfaire les lecteurs internationaux?

 


Né en 1945 à Baidoa dans le sud de la Somalie sous la colonisation britannique, Nuruddin Farah vit dans un pays en constante mouvance. Ainsi, il a grandi dans un pays cosmopolite et il est devenu polyglotte ayant appris à l'école l'anglais, l'arabe et l'amharique en plus du somali et de l'italien qu'il avait appris avec sa famille. C'est dans ce contexte de colonisation et de multicultures que l'enfant grandira.


En 1959, la Somalie accède à l'indépendance et l'Etat somalien naît de la fusion des colonies italiennes (Somalia) au Sud et britannique au Nord (Somaliland).


Sous la présidence d' Aden Abdullah Osman Daar puis de Abdirashid Ali Shermarke, la Somalie post-coloniale tente d'instaurer un gouvernement démocratique mais des luttes de clans entre le nord et le sud du pays, les relations tendues avec les pays limitrophes, font de ces années une période instable. C'est pour ces raisons que Nuruddin Farah, en 1963, est contraint de quitter son pays pour aller étudier la littérature et la
philosophie en Inde.

Pendant ces années, Nuruddin Farah commence sa carrière d'écrivain avec le livre « La nervure tordue paru en 1970. Ce livre relate l'histoire d'une fille nomade qui se sauve d'un mariage forcé avec un homme plus
âgé qu'elle.
En véritable polyglotte et passionné de voyages, Nuruddin Farah entame un périple en Europe dans les
années 1970 et y écrit  Une aiguille nue, un roman dans lequel il dénonce ironiquement et férocement les dictateurs somaliens comme ce "... Beau-salaud qui a fouetté des indigènes par centaines, racontant -pour que le monde entier le sache- que s’il partait, il ne resterait rien à personne, qu’ils se boufferaient entre eux".

Depuis ce jour il est menacé
d'emprisonnement par le dictateur Siad Bare, s'il remet les pieds dans son pays natal. C'est ainsi que Nuruddin Farah commence son long exil de vingt-deux ans à travers le monde. Il n'en abandonnera pas pour autant la littérature et s'y consacrera pour donner des cours aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, au Nigéria, au Soudan, en Gambie et en Inde. Il vivera donc aussi bien dans des pays dits développés que dans des pays dits en développement.
Il continuera
aussi à écrire des textes engagés sur le thème de la dictature africaine avec la trilogie, Variations sur le thème d'une dictature africaine. Ce roman dénonce de nombreuses habitudes des pays africains comme la corruption postcolonialiste et la circoncision des femmes. Cependant cet ouvrage a été bien reçu et vaut à Nuruddin Farah sa réputation. Il écrira d'autres romans moins engagés comme Les cadeaux, en 1993 et Les secrets, en 1998.

En
2000, Nurrudin Farah compose un recueil de contes sur la diaspora somalienne après 1991 intitulé : Hier, demain, Voix et témoignages de la diaspora somalienne. Sans parler de récurrence, les thèmes abordés par Nuruddin Farah intègrent tous une sorte de champ commun, formant une habitude littéraire forte de l'auteur. Le paysage de fond est, de manière constante, la Somalie, et surtout la société somalienne. A l'intérieur de ce cadre, la thématique du droit des femmes agit presque comme une marque de fabrique, issue, selon les termes de l'auteur, du rapport compassionnel avec la mère.

La société somalienne, les
tourments politiques de ce pays et surtout l'interaction qui existe entre les deux, forment les autres champs exclusifs d'exploration de ses oeuvres. Entre famine et instabilité, l'histoire récente de la Somalie est ainsi particulièrement précaire. La dictature Mohamed Siyad Barre, puis la guerre civile à partir de 1990, le tout ponctué de nombreuses guerres conventionnelles avec les voisins et d'interventions internationales sous couvert de l'ONU, confèrent à ce pays et à sa société un caractère des plus chaotiques. La décomposition sociétale, imposée par les années de révoltes et de dictatures est largement abordée chez Nuruddin Farah, via des thèmes tels que la corruption, les conflits de pouvoir ou encore la délation. La notion de développement, de sous développement est également profondément analysée, avec un esprit critique particulièrement incisif. Et, la vie d'exil qui en résulta pour l'auteur a fortement contribué à introduire dans son oeuvre, le thème de la migration et de l'attachement aux racines territoriales.


Afin de parler de l'oeuvre de Nuruddin Farah, nous avons décidé d'étudier plus précisément le livre,  Du lait aigredoux,
paru en France en 1995, mais écrit en 1979 en langue originale.
Ce roman se déroule sous la dictature somalienne,
la peur et l'angoisse y sont très présentes : oppression des opposants, pouvoir absolu du Général, lutte secrète des clans, influence de l'URSS et des Etats-Unis... L'histoire relate l'enquête que Loyaan va mener afin de découvrir les causes de la mort de son frère jumeau Soyaan, opposant au régime. Après la découverte de lettres, des mémorandums et après les entretiens qu'il aura avec la Police, il se rendra compte que son frère a été empoisonné et que tout un réseau de lutte contre les opposants est mis en place en Somalie. Le silence est ici très présent, aussi bien au niveau familial que social.

On constate aussi une grande place accordée aux femmes, Qumaan la maman et Beydan la soeur, qui sont les protectrices des hommes de la famille. Ce roman traite donc des sujets récurrents chez Nuruddin Farah : la societé somalienne, la dénonciation de la dictature et le rôle des femmes.

Nous allons analyser deux passages du livre, (éditions Zoé, Collection Littératures d'émergence), le premier situé page
48, le second page 71.



  P48

 

  P71

"... Bouffons. Poltrons. Et parvenus (du tribalisme) : c'est avec ceux-là que je travaille. Le sommet de l'administration publique de ce pays n'est constitué que par eux. Des hommes et des femmes n'ayant aucun sens de la dignité, ni aucune intégrité; des hommes et des femmes dont la fierté a été brisée par la Sécurité du Général; des hommes et des femmes qui ont succombé et qui ont accepté d'être humiliés. (...)
.. Écoutez le coup frappé à la porte de
votre voisin à l'aube. Tendez l'oreille : des bottes militaires ont fait crisser les grains de sable sur la route qui part de votre maison. Écoutez-les se hâter. Quand votre tour viendra-t-il? Hier c'était le tour de votre collègue. Vous avez vu sa femme plongée dans les larmes, vous avez vu comment elle a détourné les yeux. Sait-elle où ils ont emmené son mari? Elle va d'un poste de police à l'autre. Les policiers savent qui elle est, et ce qu'elle cherche, mais aucun ne lui dira quoi que ce soit.

... Qu'ont fait tous les autres, qu'ont fait les milliers de gens qui languissent en prison? Les méthodes du
Général et celles du KGB ne diffèrent pas, je peux vous le dire. Instructions : connais qui ne te connait pas. Plante des graines de suspicion dans tout cerveau pensant et rends-le ainsi impensant. Je me souviens de ce qu'un de mes amis a dit à un autre : "Élève tes enfants, mais pas ta voix, ni ta tête. Pour survivre, il faut faire le bouffon". Tu dois te dissimuler dans la complaisance d'une foule et applaudir. Ne sors pas du rang; pourquoi le ferais-tu?"

... Bouffons.
Poltrons. Et parvenus." 

 

"... - On m'a fait marcher. Pendant six ans, tout ce que tout le monde m'a dit c'est que tu allais être reçu médecin. Et j'ai attendu ton retour. Un docteur pour fils. Je m'en suis fait une gloire : finalement, un docteur pour fils. Hourra(...). Je pensais que que nous allions d'une certaine façon pouvoir forger nos moyens d'indépendance financière... Un docteur des dents. Qu'est-ce qui fera venir les gens vers toi, crois-tu ? ...

... - Ce pays n'a pas besoin de docteur de dents...

... - Les dents de l'Afrique sont saines. Ce sont les viscères de l'Afrique qui grouillent des puces de l'insalubrité. Pour des maladies locales, il n'y a d'autre remède que des herbes locales. Nous avons des dents saines. "

 

     

Ces textes sont situés au début du livre, juste après la mort de Soyaan. Qumaan, sa maman vient de découvrir une lettre cachée dans l'oreiller du défunt. Illettrée, elle demande à Loyaan de la lui lire. Cette lettre non signée, mais probablement écrite par Soyaan, dénonce la peur et le silence qui règnent sous la dictature, sur un ton de haine et de révolte. Le silence est en effet très présent, aussi bien au sein de la famille que dans la société : les somaliens n'osent pas affirmer leurs opinions, de peur des représailles du Général. Et les policiers ne donnent aucune réponse en ce qui concerne les raisons de l'arrestation des citoyens.
Soyaan dénonce la lâcheté des habitants du pays qu'il nomme
bouffons et poltrons et qui n'osent pas se rebeller contrairement à lui, qui le fait au péril de sa vie. Ainsi des milliers de gens (...) languissent en prison sans savoir pourquoi. L'écrivain conclut que les méthodes du Général et celles du KGB ne diffèrent pas.
Effectivement, jusqu'en 1977 la dictature somalienne est alliée avec l'URSS, mais en raison des
tentatives somaliennes d'annexion de l'Ogaden (une région d'Ethiopie, pays également soutenu par les soviétiques), l'alliance se rompt et la Somalie se tourne vers les États-Unis à partir de 1977.

 

La notion de développement et de sa pertinence sont ainsi très régulièrement abordés. Le paragraphe sélectionné ici en est un très court exemple. Les critiques d'une mère face à son fils devenu dentiste permet de poser nombre de questions face au presque religieux Développement, porté haut et fort comme un concept universel.

Qu'entend-on par Développement? Quel est sa priorité? Comment s'intègre-t-il dans une société particulière? Pour qui et par qui est-il orchestré? Quelle légitimité peut-on lui accorder? Les chemins de l'évolution à la sauce occidentale ne sont pas forcément en phase avec les spécificités et surtout les priorités des différentes sociétés. Le besoin de former des dentistes nous paraît, à nous, un besoin essentiel, pour la qualité de vie de chacun. Dans un pays connaissant nombre de problèmes sanitaires où seule une élite dominatrice profitera de la spécificité d'un tel service de manière régulière, la pertinence d'un tel choix est beaucoup plus floue. Cependant, la réaction de la mère tend aussi à montrer le décalage culturel qui existe entre les différentes générations. Ce qui est une évidence ou priorité absolue pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre. Signe d'une acculturation à l'occidentale? Peut-être... toujours est-il que ceci revient à relativiser encore un peu plus le concept de  développement unique, relativisable non seulement en fonction de la nature même des sociétés, mais également en fonction des générations, courants culturels et autres qui la composent.

 

Bibliographie de Nuruddin Farah, en version française :

Née de la côte d'Adam. Traduction de G. Jackson. Paris: Hatier, 1987.
Du lait aigre-doux. Traduction (très inégale) de C. Surber. Genève: Zoé Collection Littérature d'émergence, 1995.
Sardines. Traduction de C. Surber. Genève: Zoé Collection Littérature d'émergence, 1996.
Sésame, ferme-toi. Traduction de C. Surber. Genève: Zoé Collection Littérature d'émergence, 1998.
Territoires. Traduction de J. Bardolph. Paris: Le Serpent à plumes, 1994.
Dons. Traduction de J. Bardolph. Paris: Le Serpent à plumes, 1998.
Secrets. Traduction de J. Bardolph. Paris: Le Serpent à plumes, 1999.
Née de la côte d'Adam. Traduction de J. Bardolph. Paris: Le Serpent à plumes, "Motifs", 2000.
Hier, demain, Voix et témoignages de la diaspora somalienne. Traduction de G. Cingal. Le Serpent à plumes, 2001.
Une aiguille nue.Traduction de C. Pierre-Bon, L'Or des fous éditeur, France. Collection Terres d'écritures n°2, 2007.

Par Gabriel Montrieux et Pascaline Château - Publié dans : Littérature des Suds - Communauté : melting pot
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