Mardi 28 juillet 2009 2 28 /07 /2009 08:59

Université
de Nantes



"...Penser la question du développement, décrire ou découvrir de manière raisonnée des mondes dits en développement, ne sont pas des expériences faciles à mener... Entrer dans ces problématiques par la littérature, en s'appropriant collectivement des auteurs et leurs textes, telle fut la proposition faite aux étudiants en licence 3 de géographie de l'Université de Nantes. ...." v article

Les étudiants nantais, par petits groupes, eurent à se saisir d'un-e auteur-e africain-e et de son œuvre, à en écrire une biographie adaptée, à en faire l'inventaire bibliographique, à sélectionner quelques extraits et à décrire ce qu'ils avaient perçu du pays de l'auteur-e.


Ci-dessous

La rencontre d'un étudiant nantais avec Mohomodou-Houssaba


Mohomodou-Houssaba, auteur d'origine malienne est né dans les années soixante. Il a étudié en Angleterre puis il a enseigné plusieurs années à l'université de Chicago. Aujourd'hui, il travaille comme linguiste et écrivain entre Bamako, Gao et Bâle. Sa particularité est de faire partie de ce petit groupe d'africains expatriés pendant leurs études et leurs vies. On observe chez lui un état d'esprit d'ouverture qui en fait un auteur grand public; sur internet, on peut trouver de nombreuses références à son nom, portant sur des publications sur la langue songhaï (aujourd'hui, la plus grande partie des Songhaï habite à cheval sur la frontière entre le Niger et le Mali), sur son site
http://www.bagoundie.net/francais.html et sur le Mali en général.

Des articles sur une prétendue radicalisation de l'islam dans son pays l'ont amené à produire une vraie réflexion sur l'islam sahélien et la capacité de la société malienne à réguler les emportements religieux ou identitaires. Cette réflexion se retrouve dans son premier livre Bagoundié blues : petites lumières sur la boucle du Niger, paru en 2003.

En 2005, il sort son deuxième livre, Passages au Kansas.



Bagoundié blues est un retour sur sa vie et sur cette villede Bagoundié.
Il y revient à deux époques : son
enfance et lorsque, plus tard, il la fera visiter à des collègues enseignants.
C'est une manière pour lui d'observer son enfance avec sa vision d'homme. De revenir sur ce Mali d'après la colonisation, pris entre sa structure traditionnelle et un héritage colonial mis en avant par l'élite.



























Il nous expose son enfance avec un regard quasiment extérieur, il ne cherche pas à transmettre un message grâce à ses expériences, mais plutôt à nous donner les clés d'une réflexion sur la société malienne.
Point de vue d'un homme sur des parties de l'histoire de son pays, il nous montre comment a toujours réagi la culture malienne face à l'arrivée de nouvelles cultures sur le territoire : colonisation, wahhabisme... Ces cultures vont parfois être intégrées à la culture locale (syncrétisme) ou jouer leurs rôles dans l'avancée de la société malienne par leurs implications positives et négatives.


Dans Bagoundié blues, l'auteur pose un regard critique sur le développement. Dans les extraits ci-dessous, nous allons aborder cette thématique du développement. J'ai choisi ces deux extraits car les initiatives qui y sont rapportées ont été toutes deux bénéfiques aux populations, même si c'est loin d'être le cas de tous les exemples donnés par l'auteur. Il s'agit ici de deux acteurs du développement, l'école et la radio :


Bagoundié blues, p60
 

 

  Bagoundié blues, p140

«... L'école rurale démarre avec cet énorme handicap. Rares sont les efforts de communication avec la population, les villageois qui reçoivent une école pour la première fois sont censés l'assimiler par osmose. Même si l'école Bagoundié est l'initiative d'un fils du village, la résistance locale n'en reste pas moins forte pendant les deux premières décennies.

Bien sûr il existe toujours des nuances. Les éleveurs ont été les plus réfractaires au début, puis les religieux du mouvement wahhabite durant la grande sécheresse. L'opposition de la majorité est plutôt passive à chaque rentrée. Quant aux paysans même s'ils n'acceptent pas l'école et n'encouragent pas leurs enfants écoliers, ils ne se confrontent pas directement aux autorités.  Ils laissent plutôt l'aventure se dénouer naturellement. Les ''mauvais élèves'' sont filtrés très tôt et renvoyés, au grand soulagement de leurs parents. Même les plus brillants auront du mal à continuer au-delà du premier cycle fondamental – les six premières années offertes à Bagoundié. [...] Malgré tout, quarante ans après son ouverture, l'école a permis à Bagoundié d'être assez bien lotie en cadres moyens et supérieurs et d'avoir une population généralement alphabétisée au sens rudimentaire. » 

 

 «... Dans ces dix dernières années, le monopole de la radio publique a cédé la place à une centaine de stations légales ou illégales. ''low-tech'' et portable, l'émetteur radio a permis à de petites communautés de créer des programmes pionniers qui reflètent leurs vies quotidiennes, qui parlent de leurs besoins en santé, en connaissances techniques, anime des débats sur la religion, le rôle des femmes dans la société, les droits des animaux, la situation locale de la prévalence de séropositivité et de SIDA. Dans une capitale régionale comme Gao, il n'existe pas de quotidien mais trois radios locales; radio Nata, Hanna, Aniya, émettent en songhaï, tamachèque, bambara, en plus de l'actualité en français.

Les politiciens, marabouts de villages ou de ville, les directeurs d'écoles, maires de commune rurale, groupes quelconques ont accès à l'antenne. Des débats passionnés opposent les partis politiques, aussi bien que les imams de mosquées traditionnelles et wahhabites, sans animosité mais plutôt dans une polyphonie utile, manière d'explorer les expertises théologiques et les convictions idéologiques sans tabous. L'ouverture de l'espace radiophonique a permis de diversifier la thématique locale et d'injecter des sujets ludiques dans la conversation. Dans toutes les communes rurales du pays, des radios de proximité, avec ou sans récépissé de diffusion, bourdonnent à longueur de journée».


Cet extrait nous montre que l'école a finalement eu un aspect positif sur les populations de ce village. Avant d'en faire le bilan, l'auteur nous parle longuement de l'implantation de l'école dans son village et de l'incompréhension des populations face à l'obligation, par les autorités, d'y amener leurs enfants. L'auteur montre bien qu'une certaine arrogance de ces dernières, -les villageois sont censés assimiler l'école par osmose- a induit la méfiance des populations.

L'école a toujours été une priorité du développement et l'on remarque un effet certain sur le
moyen/long terme. En dehors du fait que l'éducation est avant tout un enrichissement personnel, il permet le développement d'une classe moyenne qui entraîne un début de construction économique. Malgré ces points positifs, l'école à l'occidentale ne prend pas en compte le système de transmission des savoirs familiaux qui permettaient une sauvegarde du milieu naturel. Tout au long de ce livre, l'auteur nous montre une dégradation des anciennes techniques agricoles préservatrices de ce milieu naturel fragile, par des projets de développement étatique, issus des nouvelles générations et peu ancrés dans ces connaissances traditionnelles.

     

On remarque que la profusion de radios est extrêmement importante. Dans ce cas, la technologie se mêle à la culture malienne. Dans une culture orale, l'impact des radios a pu être important et permettre des échanges entre les populations. Les questions diverses qui sont abordées dans cet extrait touchent la société en elle même et permettent un raisonnement constructif sur sa pérennité.

L'incroyable révolution qu'a fourni le développement, sûrement sans s'en rendre compte, a permis aux divers points de vue maliens (étatique, religieux, traditionnel...), une plateforme d'expression libre dans le but de résoudre des problèmes par le dialogue, ce qui a entraîné une inter-compréhension abaissant les conflits sociaux,  c'est un facteur d'apaisement social. C'est un exemple peu cité.

Finalement la radio, même si ce n'est pas un facteur de première nécessité, est un modèle d'impact positif car il prend en compte une culture locale qui n'est malheureusement pas souvent intégrée dans les projets de développement des ONG.

 

 

J'ai beaucoup apprécié ce livre, c'est une vision du Mali hors des sentiers battus, Bagoundié blues est une composition étrange, sans vraiment de récit continu, on passe de l'évolution d'une ville, de comportements, d'un milieu naturel, de modes de vie comme si Bagoundié était le centre du monde de cet auteur mondialisé, son ancrage au local. Il nous fait visiter ce monde, il nous expose la société malienne qu'il a connue dans son enfance. Il nous fait réfléchir dans la simplicité et la complexité de son récit, aux nombreuses ramifications, sur la culture malienne.

Par Eric Massiot - Publié dans : Littérature des Suds - Communauté : melting pot
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