Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /2009 08:43

LES LITTERATURES DES SUDS COMME MARQUEUR DE L'UNIVERSEL


PASSER LES FRONTIERES AVEC DES AUTEURS...  v.article


UNE RENCONTRE AVEC SONY LABOU TANSI


Sony Labou Tansi, né en Juillet 1947 près de Kinshasa, est l'aîné d'une famille de sept enfants. Il fut instituteur puis professeur d'anglais et de français.

A partir de 1979, il écrit de virulentes critiques sociales et politiques contre le régime congolais, que ce soit à propos de la politique interne de ce dernier (dictature, culte de la personnalité,...) ou de ce qui est dû à l'étranger, notamment les conséquences de la colonisation et des programmes d'ajustements structurels (cf: Le commencement des douleurs).


A partir de 1991, il soutient le mouvement de démocratisation vers lequel s'engage le Congo et se range aux côtés de Bernard Kolelas, le leader du principal mouvement d'opposition.

En 1993, il est élu député de Brazzaville pour le compte du Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (MCDDI). Mais il est déçu par les manoeuvres du nouveau président Pascal Lissouba (un opposant lui aussi à l'ancien régime, élu en 1992 face à Kolelas). Sony Labou Tansi lui adresse alors une lettre ouverte, ce qui lui vaut la confiscation de son passeport. Ce dernier ne lui sera rendu qu'après une forte mobilisation internationale en sa faveur.

En 1995 il meurt du Sida alors que les ambitions des leaders politiques congolais, qu'il a tant critiquées à travers ses oeuvres, viennent de déclencher la première guerre civile à Brazzaville.


L'oeuvre
Sony Labou Tansi dit avoir été « violé » par la langue française.
Dans ses oeuvres, il entreprend de réinventer le français à travers les images que lui suggèrent le kikongo, le lingala et le kituba, langues locales qu'il parle couramment. Dans un article paru dans Mail & Guardian, repris en Novembre 2007 dans le Courrier International n°890, l'ivoirienne Véronique Tadjo indique que Sony Labou Tansi s'inscrit dans la continuité littéraire de l'ivoirien Ahmadou Kourouma car  -comme ce dernier-  le congolais Sony Labou Tansi poursuit «la révolution linguistique» de la littérature africaine :

«... son arme est la satire politique et son irrévérence vise également la langue française, dont il moque délibérément les conventions, en inventant sa propre esthétique littéraire ».

Ainsi, la langue française ne tient pas le rôle que voulait imposer les colonisateurs (assimilation culturelle et linguistique) mais elle sert aujourd'hui à exprimer son identité.


Bibliographie exhaustive et variée de Sony Labou Tansi, par ordre de publication :
[couleurs : RomanNouvellesManuscritsThéâtrePoèmeComédie musicale]

1969 : - Monsieur tout court
1970 : - Marie Samar
1971 : - Le Bombardé
1972 : - Le Ventre
1979 : - La Coutume d'être fou
- La vie et demie
- Conscience de Tracteur, prix du 6ème concours interafricain de Radio
                                                                         France  Internationale
- Le Malentendu
1981 : - La parenthèse de sang
- Je soussigné Cardiaque
- L'Etat honteux
1983 : - L'anté-peuple, Grand prix littéraire de l'Afrique noire
- Cercueil de luxe
1984 : - Un voyage comme tant d'autres
- La Peau cassée
1985 : - Les sept solitudes de Lorsa Lopez, Palme de la francophonie.
1986 : - Ma rue des mouches
- Le Fossoyeur et sept autres nouvelles
1987 : - Moi, veuve de l'empire
- Les Tropiques d'Eros
1988 : - Les yeux du volcan
- Le coup de vieux, coécrit avec Caya Makhélé
1989 : - Qui a mangé madame d'Avoine Berghota?
1990 : - La résurrection rouge et blanche de Roméo et Juliette
- Franco Loge Dieu
1992 : - Une chouette petite vie bien osée 
1995 : - Qu'ils le disent, qu'elles le beuglent
- Une vie en arbre et chars... bonds
- Le commencement des douleurs
- Poèmes et vents lisses
1997 : - Antoine m'a vendu son destin
- Sa majesté le ventre
- Le quatrième côté du triangle
1998 : - Monologue d'or et noces d'argent
- Le trou
   


    

Nous avons vu l'exhaustivité des thèmes abordant la question du développement dans les pays du Sud. Parmi ces problématiques, nous avons sélectionné des extraits reflétant les problèmes politiques à travers la censure et l'absurdité du système, puis l'influence coloniale sur les lieux ainsi que la représentation du peuple congolais par les autres sociétés.


Extraits : ils sont issus des ouvrages suivants:
Théâtre 3, composé de deux pièces: Monologue d'or et noces d'argent et Le trou
Roman: Les yeux du volcan :

Monologue d'or et noces d'argent, p20

« - Colette : Mais qui peut éditer un journal dans cette ruine?
- Le vieillard : Qui d'autre que moi, bien sûr? Il faut s'occuper. J'ai en réserve des journaux du monde entier, vieux de 52 ans. Je lis l'actualité de l'époque. De toute façon, cela fait bien 50 ans que le monde a arrêté d'informer convenablement. Si bien que les vieux journaux en disent plus long que les chiffons-choux d'aujourd'hui. D'ailleurs, l'actualité de l'époque donne à notre monde taré d'aujourd'hui un simulacre de sens. »

Le trou p 85

« - Ndolo: Radio Bota n'a pas l'habitude de diffuser des mensonges. Même stratégiques... A partir du moment où la radio ment, c'est qu'un pays n'a plus rien à dire. »


Les yeux du volcan, p 63 

« -Mr, vous avez publié un journal.
− Oui, mr, il y a 13 semaines.
− Vous avez publié des insanités?
− Oui, mr, il y a 13 semaines.
− Au nom de la loi, je vous arrête.
− J'ai attendu 13 semaines pour vous dire que vous n'êtes qu'une saleté d'enculé.
Alphonse Tchicaya fut jeté à la prison de Rocheau. [...] Le lendemain, il y eut autour de la prison 857000 demandes d'emprisonnement appuyées par des cris de colère et des refrains de solidarité.»
 

Ces extraits témoignent de la volonté de Sony Labou Tansi de dénoncer toutes les formes de censure dans son pays, comme ici la presse et la radio. Il fut lui-même censuré dans son propre pays, à la suite de ses critiques virulentes contre ses dirigeants.

Les yeux du volcan, p 37

« La souris jouissait des services d'un médecin et d'une garde spéciale. Elle avait son maître d'hôtel, ses habilleuses, son prof de gym, ses profs de philo et de sciences. [...] Namsir mourut à l'hôpital militaire devant 14 spécialistes toutes nations confondues. [...] Contre vents et marées, il offrit 2 ans de deuil à la souris grise, votés par notre Assemblée, entérinés par l'Eglise et les sectes de Féticheurs du fondateur en cours, locataire de la cause du peuple. »


Ce passage évoque l'absurdité du système militaro-politique, les dirigeants se préoccupant plus de leurs propres affaires que de celles du peuple. Cette folie dans les décisions rappelle certains choix des colons qui sont vivement critiqués au début du livre notamment lorsqu’il évoque la stupéfaction des hommes à la vue d’un cheval. En effet les colons se servaient de l’argent des impôts pour nourrir les chevaux tandis que la population mourrait de faim. Par extension, cela peut nous évoquer l'antiquité romaine avec la folie de l'empereur Caligula qui nomma général, son cheval.


Les yeux du volcan, p 35

« Pour les Français, nous sommes les juifs d'Afrique noire, les Américains trouvent en nous le peuple le plus raté de la création, les Russes pensent que nous sommes des Arméniens crachés, les Canadiens nous font porter l'étiquette inexplicable de neveux de Dieu, les Maliens et les Ethiopiens affirment que nous sommes les roublards les mieux équipés de la planète. Pour nous-mêmes, nous sommes les cousins de la poisse, avec nos ancêtres de malheur qui ont initié de Gaulle au culte des Trois Branches. »


Ceci illustre les visions humoristiques de différentes sociétés sur le peuple congolais. Ces visions très contrastées proviennent aussi bien de pays étrangers développés ou  pauvres, que de la propre vision du peuple congolais sur lui-même. On peut aussi remarquer dans cet extrait, que le peuple n’a pas une caractéristique qui le détermine. Or il est plus facile de prouver son existence si l’on appartient à un groupe déterminé par une ou des spécificités que tout le monde reconnaît.

Les yeux du volcan , p 56

« L'homme s'ébranla comme une tornade. Il emprunta la nationale 1, traversa en trombe le quartier des Hollandais, et son percheron collait à ses trousses. Les voitures s'arrêtaient pour laisser passer le coureur, sa bête et ses foules. Les coureurs avaient l'air d'une horde de Peaux-Rouges. Devant le collège Agostino, le colosse, sa bête et la marée de curieux qui les suivaient exécutèrent un virage à angle droit sur la gauche, prenant l'avenue de l'Abbé-Ivonne, puis celle de la Montagne-Sainte. Ils avalèrent le rond-point des Chinois, la colline de la Presse, puis arrivèrent au marché des Fiancées par l'avenue Simon, débouchèrent sur le quartier des Trois-Francs. Les foules dévalèrent l'avenue des Aviateurs pour entrer dans le deuxième arrondissement à la hauteur du marché de Gaulle et entrèrent dans l'avenue de la Croix-de-Lorraine qu'elles suivirent jusqu'à son embouchure dans la rue du Vieux-Gendarme. Elles atteignirent le lycée arabe et commencèrent à chanter des insanités contre l'Autorité. »


Cette description est symbolique du passé colonial du Congo : on y dénombre de nombreux lieux dont les noms sont directement liés au pays colonisateur. Cela témoigne donc d’une assimilation culturelle avec le remplacement de la toponymie locale par celle du pays colonisateur. Ainsi, de manière implicite mais bien visible dans l’espace, cette modification montrait le rapport de forces dominé/dominant en soumettant la population autochtone à des noms allogènes. Cela reflète la sensation de l’auteur d’avoir été violé par la langue française d’où son obsession d’écrire avec une tropicalité linguistique.

Cependant la France ne "lui en veut pas", comme on peut le remarquer avec la création en 2003 du prix Sony Labou Tansi des lycéens, qui est décerné chaque année à un auteur dramaturge francophone. Dans le journal d’un prix littéraire
http://laboutansi.crdp-limousin.fr, Gérard Vandenbroucke, vice-président du Conseil Régional du Limousin précise que :

« .... La littérature de Sony Labou Tansi est mal connue en France ou dans le monde occidental, c’est une littérature qui n’a pas peur des mots, qui traduit un caractère fort, une littérature qui souvent est engagée, fortement engagée même, qui dans bien des cas aussi prend des tonalités ou des colorations poétiques.»

Par Personne - Publié dans : Littérature des Suds - Communauté : melting pot
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