LES LITTERATURES DES SUDS COMME MARQUEUR DE L'UNIVERSEL
PASSER LES FRONTIERES AVEC DES AUTEURS... v.article
Rencontre de deux étudiants nantais avec Benjamin Sehene
Le choix de Benjamin Sehene parmi les nombreux auteurs africains s’est fait
de lui-même, après que nous avons pris connaissance de son pays d’origine, à savoir le Rwanda(1). En effet, c’est un pays très médiatisé pour ses
malheurs; télévision et radio n’en parlent que lorsqu’il y a un nouveau massacre de populations civiles. La guerre ethnique entre Tutsis et Hutu fait rage depuis des décennies. Nous avons donc
décidé de nous intéresser à cet auteur et à ses œuvres littéraires pour mieux appréhender un pays qui ne peut se développer en raison de ses conflits. Nous verrons d’ailleurs que Benjamin Sehene
est totalement impliqué dans ces guerres ethniques, en raison de son origine.
(1) Le Rwanda est un pays d'Afrique centrale. Il partage des frontières avec, au nord, l'Ouganda, à l'est, la Tanzanie, au sud, le Burundi, et à l'ouest, la
République démocratique du Congo. Le Rwanda, du fait de sa topographie, est appelé « le pays aux mille collines ». Sa capitale Kigali est située au centre du pays.
Il est né en 1959, à Kigali, de parents Tutsi. En 1963, il quittera le Rwanda avec sa famille pour le pays voisin,
l’Ouganda, dans le but de fuir les premiers massacres. C’est grâce au statut de son père (inspecteur des impôts) et à son frère (qui entretenait des relations avec l’ambassade des États-Unis)
qu’il pourra fuir. Il poursuit ses études secondaires et commence à développer un intérêt pour la littérature. L’idée d’écrire lui viendra plus tard, au Kenya, son nouveau refuge. C’est aussi au
Kenya qu’il rencontrera un producteur de cinéma, Bernard Artigues, une chance pour lui car cette personne lui offre l’opportunité de poursuivre ses études à Paris. Sehene étudiera à la Sorbonne
dans les années 1980 et en 1984, il émigre au Canada. Durant ces années, le Rwanda s’embrasera dans les guerres civiles. L’annonce du génocide donnera à Benjamin Sehene le désir de retourner dans
son pays et ainsi de témoigner. Il y découvre une haine raciale incroyable, et son appartenance à la tribu Tutsi le met en péril. De retour à Paris, il rédige son premier ouvrage, un essai sur ce
qu’il a vu, Le piège ethnique.
Ses publications :
Le Piège ethnique, Éditions Dagorno, Paris, 1999.
Rwanda, l'amnésie d'un peuple, dans le Courrier de l'Unesco, 1999.
Un sentiment d'insécurité, Théâtre, Paris, 2001.
La Morte debout (Dead Girl Walking), Nouvelle.
Le Feu sous la soutane, Éditions L'Esprit Frappeur, Paris 2005.
Ta Race ! Éditions Vents d'Ailleurs, France, 2006.
Die ethnische Falle, Wespennest, 2006.
Dans le Piège ethnique, l’auteur mêle les réflexions historiques et politiques en y ajoutant des
anecdotes personnelles. Tout au long de son développement, Benjamin Sehene analyse la crise du Rwanda sous l’axe sociopolitique, en mettant à la disposition du lecteur pour qu'il comprenne
l’ensemble de sa démarche, des outils comme une biographie, des notes personnelles et enfin un glossaire. On peut souligner le fait qu’il reste neutre, il veut préserver l'impartialité. Il
pose ceci dans son avant-propos :
«... Il serait trompeur et irresponsable de nier qu’il existe des différences entre Tutsis et Hutus, comme le font les
dirigeants actuels à Kigali. Ce n’est pas dans la négation qu’on résoudra le problème ethnique dans ce pays, car il y a des différences. Subtiles et très complexes, elles sont définies par une
combinaison de paramètres tels que l’aspect physique, la famille et le lignage. Certes, l’apparence, probablement due à l’alimentation – ainsi ce dédain des aliments solides de la part des Tutsis
– ou à l’endogamie, n’est pas suffisante pour établir une véritable différence après des siècles de mélanges. »
Dans son livre, il démonte méthodiquement les causes du drame.
En remontant dans le temps, il montre que la construction de ce pays (après la décolonisation par la Belgique) s’est faite sur des relations identitaires et raciales. Il veut aussi y ajouter la
problématique du vivre ensemble: comment vivre et construire avec ses anciens bourreaux? Il ne faut pas oublier mais établir une relation de respect réciproque qui permettra de créer
les conditions d'un nouveau départ pour le pays.
De même, il souligne la responsabilité internationale et notamment française dans la gestion du génocide. Mais aussi, il met en cause une situation globale dans la région des Grands
Lacs, où sont impliquées les relations entre les différents pays limitrophes, pour un contrôle des ressources minières (uranium, diamant, or…) par exemple.
Et il se veut optimiste à la construction d’une Afrique fédérale, qui serait présente sur la scène internationale et qui serait indépendante pour la gestion de ses ressources. Néanmoins cette
vision parait quelque peu utopique pour l’oeil d’un occidental au vu de la situation actuelle.
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Dans l'extrait ci-dessous, |
Ici, l’auteur est à l’extérieur, à la recherche d’eau pour refroidir sa
jeep en panne, |
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« ... La plupart des victimes souffraient de blessures causées par la machette au cou et à la tête. Il y avait
aussi beaucoup d'amputés. La majorité des blessés aux jambes ont été atteints par balle pendant qu'ils tentaient d'échapper à leurs assaillants, souligna le docteur. Leurs jambes
étaient enveloppées dans des pansements et suspendues par des morceaux de bois tenus par des ficelles de sisal, des briques formant contrepoids. Deux petites filles qui avaient chacune
perdu un oeil par des éclats de grenades partageaient un lit. Malgré leurs blessures, elles riaient et interpellaient à haute voix une de leurs compagnes, allongée à l'autre bout de la
salle. Leurs voix frêles résonnaient à travers cet hôpital comme une lueur d'espoir. Dans la salle suivante, une autre petite fille geignait doucement, sans larmes, en se balançant sans
cesse d'avant en arrière dans son lit. La plaie profonde et gangreneuse qui surmontait son crâne, mal pansée, suppurait et était couverte de mouches. À la vue du pus qui suintait de sa
blessure, j'eus presque mal au coeur. Cette enfant avait été miraculeusement découverte vivante
sous un tas de cadavres, probablement sa famille -nous expliqua avec un détachement clinique, le docteur Kabano tout en examinant sa tête. On ne savait rien d'elle, ni son nom ni ce
qu'étaient devenus les siens car elle n'avait jamais dit un mot depuis son sauvetage. Elle ne faisait que pleurer. Le docteur Kabano essaya de la calmer, en vain. Ses gémissements étaient
déchirants, elle semblait chercher désespérément à trouver des larmes et se poser une question restée sans réponse: Pourquoi m'ont-ils fait ça? Pourquoi? Personne ne pourrait lui
donner d'explication, et je doute qu'on puisse le faire un jour. Presque vingt pour cent des enfants rescapés du génocide ont perdu leur faculté de langage -continua le docteur impassible, comme si son «cours» devait continuer, malgré tout. La séance se transformait en supplice car l'odeur fétide des salles m'écœurait de plus en plus. » |
« ... Nous nous enfonçâmes à l'intérieur par une piste qui longeait des potagers envahis de hautes herbes. Dans
les bananeraies silencieuses, les oiseaux stridulaient. Des vaches et des bandes de chiens errants, seuls maîtres des lieux, sillonnaient les collines. Après une dizaine de minutes de
marche, des exhalaisons fétides de cadavres nous menèrent jusqu'à un village désert, où ne restait qu'un amas de maisons de terre dévastées autour desquelles bourdonnaient des grappes de
mouches. À l'approche du puits, on avait beau se voiler le nez, l'odeur devenait insupportable, car au fond pourrissait une masse, un enchevêtrement de têtes et de membres d'une dizaine
de corps gonflés et grouillants de mouches. » |
Dans ces deux passages, l’auteur arrive, par ce qu’il décrit, à faire sentir parfaitement l’odeur de mort ainsi
que la vision d’horreur que constituent des êtres vivants mutilés. Il montre aussi que dans les massacres aucune distinction n’était faite: même les enfants étaient assassinés. De même, il appuie
sur le fait que le médecin arrive à prendre du recul par rapport à la situation de son hôpital et à sa propre peur : lui et sa famille ont échappé de justesse au massacre, grâce au sursis d'un
jour, donné par une milice qui n’arrivait tout simplement pas à entrer dans sa propriété. Ce délai lui à permis de fuir sous la protection des militaires.
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